Par Aissatou Kourouma – Mattai Magazine
Le 11 juin est une date particulière pour de nombreux Halpulaaren à travers le monde. Elle marque l’anniversaire de la disparition d’un homme dont le nom continue de résonner comme un symbole de savoir, de résistance et de transmission : Mamadou Samba Diop, plus connu sous le nom de Murtudo, « le Révolté ».
Décédé le 11 juin 2009 à Nouakchott à l’âge de 65 ans, cet intellectuel mauritanien hors du commun demeure l’une des figures les plus marquantes de la défense de la culture pulaar et de la dignité des populations négro-africaines de Mauritanie.
Le Mozart de la langue pulaar :
Certains hommes marquent leur époque par leurs discours. D’autres par leurs actes. Murtudo Diop, lui, a marqué son temps par la puissance de son savoir.
Surnommé par beaucoup le « Mozart de la langue pulaar », il possédait une maîtrise exceptionnelle de cette langue qu’il considérait comme un patrimoine vivant à préserver coûte que coûte. Son engagement en faveur de la transmission du savoir l’amena à entreprendre un travail colossal : la traduction du Saint Coran en pulaar.
Une œuvre monumentale qui permit à de nombreux locuteurs de mieux accéder au texte sacré dans leur langue maternelle.
Mais son ambition ne s’arrêtait pas là.
Convaincu que la langue est un outil de libération intellectuelle, il traduisit également l’ensemble du programme de chimie, de la classe de sixième jusqu’à la terminale, démontrant ainsi que les langues africaines pouvaient parfaitement transmettre les savoirs scientifiques les plus complexes.
Disciple de Cheikh Anta Diop :
Diplômé en sciences politiques, chercheur passionné, historien, sociologue et anthropologue autodidacte, Murtudo puisait une partie de son inspiration dans la pensée du grand savant africain Cheikh Anta Diop.
Comme son maître intellectuel, il croyait profondément que la renaissance africaine passait par la réappropriation de l’histoire, des langues et des cultures du continent.
Son œuvre s’inscrivait dans cette vision : redonner aux peuples africains la maîtrise de leur récit et la fierté de leur héritage.
Un combattant contre l’injustice :
Au-delà de son travail intellectuel, Murtudo fut également un homme d’engagement.
Dans une Mauritanie traversée par de fortes tensions identitaires, il s’opposa sans relâche aux discriminations subies par les populations négro-africaines.
Ancien colonel des douanes, il paya cher ses convictions.
Son engagement lui coûta son poste et l’exposa à la répression politique.
À l’époque du célèbre « Manifeste des Négro-Mauritaniens », qui dénonçait les discriminations institutionnelles frappant les communautés noires du pays, de nombreux intellectuels furent arrêtés, emprisonnés et parfois torturés.
Parmi eux figuraient plusieurs cadres halpulaaren dont Murtudo Diop.
Cette période demeure l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire contemporaine mauritanienne. Certains militants ne survécurent pas à leur détention et périrent notamment dans le tristement célèbre bagne de Oualata.
Face à ces épreuves, Murtudo ne renonça jamais à ses idéaux.
Bâtisseur de mouvements et passeur de mémoire :
Tout au long de sa vie, il participa à la création de nombreux mouvements culturels et associatifs.
Parmi eux figurait notamment l’Union pour le Dialogue des Cultures Pulaar en Mauritanie, dont l’objectif était de promouvoir le dialogue, la diversité culturelle et la reconnaissance des patrimoines africains.
Son influence dépasse largement le cadre mauritanien.
Aujourd’hui encore, de jeunes chercheurs, enseignants, militants culturels et écrivains se réclament de son héritage.
Comme le regretté Seydou Kane, autre figure marquante de la pensée halpulaar, Murtudo appartient à cette génération d’intellectuels qui ont consacré leur existence à transmettre plutôt qu’à accumuler.
Une mémoire toujours vivante :
Chaque année, des émissions spéciales en pulaar lui rendent hommage.
Dans les foyers, les associations culturelles et les radios communautaires de la diaspora, son nom continue d’être évoqué avec respect.
Car au-delà du chercheur, du traducteur ou du militant, Murtudo représente une idée plus vaste : celle d’un homme qui a refusé que son peuple soit privé de sa mémoire.
À une époque où les langues africaines restent encore insuffisamment valorisées dans les systèmes éducatifs et institutionnels, son parcours apparaît plus actuel que jamais.
Quinze ans après sa disparition, son œuvre demeure une source d’inspiration pour tous ceux qui croient que la connaissance, la culture et la transmission constituent les fondations de toute émancipation durable.
Murtudo Diop est parti.
Mais son combat, lui, continue de parler à travers chaque mot de pulaar transmis aux générations futures.
Que son âme repose en paix.
Mattai Magazine rend hommage à l’une des grandes consciences intellectuelles de la Mauritanie contemporaine.



