À la fin des années 1950, l’Europe découvre un sédatif présenté comme un miracle moderne : la thalidomide. Sans danger, disait-on. Idéal pour soulager les nausées des femmes enceintes. Les laboratoires se l’arrachent, les médecins le prescrivent, et le médicament envahit plus de vingt pays en quelques années.
En 1960, l’entreprise américaine Richardson-Merrell dépose une demande d’autorisation auprès de la FDA, convaincue d’obtenir une approbation rapide. La requête arrive sur le bureau d’une nouvelle recrue : Dr Frances Oldham Kelsey, médecin et pharmacologue fraîchement nommée au sein de l’agence.
C’est ici que commence l’une des plus grandes leçons de courage scientifique du XXᵉ siècle.
Le refus qui arrêta la machine.
Kelsey aurait pu signer. C’était même ce que l’on attendait d’elle.
Mais elle repère immédiatement des anomalies :
- des tests incomplets ;
- des données insuffisantes chez les femmes enceintes ;
- des études animales bâclées ;
- des « témoignages » qui tiennent plus du marketing que de la science.
Et surtout, un détail qui lui glace le sang : des rapports européens évoquent des lésions nerveuses graves chez des patients prenant la thalidomide à long terme.
Au lieu de valider la demande, elle arrête tout.
Elle exige davantage de données.
L’entreprise s’offusque.
La pression monte — jusqu’à l’acharnement.
Pendant 18 mois, Kelsey tient tête.
Richardson-Merrell l’appelle jour et nuit, tente de passer au-dessus d’elle, la dénigre, la harcèle.
Tous les soixante jours, elle bloque l’autorisation, parce que rien — absolument rien — ne prouve la sécurité du médicament.
Ce que Kelsey ignore encore, c’est qu’en Europe, la catastrophe a déjà commencé.
Le drame international que l’Amérique a évité.
À partir de 1961, les maternités européennes voient apparaître un phénomène terrifiant :
des bébés naissent sans bras ni jambes, ou avec des membres atrophiés, des malformations du cœur, des oreilles, des organes vitaux.
Au début, personne ne comprend. Puis les médecins réalisent :
toutes les mères avaient pris de la thalidomide entre le 20ᵉ et le 36ᵉ jour de grossesse, au moment où se forment les membres du fœtus.
Le verdict tombe :
La thalidomide provoque des malformations congénitales gravissimes.
Plus de 10 000 enfants dans 46 pays sont touchés.
La moitié ne survivra pas.
Une génération marquée à jamais.
Sauf aux États-Unis.
Une tragédie évitée grâce à une seule femme.
Parce que Frances Kelsey a refusé de signer, la thalidomide n’a jamais inondé le marché américain.
Certes, l’entreprise avait déjà distribué des échantillons à des médecins :
17 enfants américains naîtront malformés — un drame, mais sans commune mesure avec les milliers de victimes européennes.
Le contraste est saisissant.
Deux mondes.
Deux décisions.
Deux futurs.
Lorsque la presse américaine découvre ce qui s’est passé, le pays réalise :
Une femme inconnue du grand public vient de sauver des milliers de familles.
Le Washington Post la surnomme « la femme qui a empêché la naissance de milliers d’enfants sans bras ni jambes ».
Le 7 août 1962, le président John F. Kennedy lui remet la plus haute distinction civile fédérale.
Elle n’est que la deuxième femme de l’histoire à recevoir cet honneur.
Une réforme historique née d’un acte de résistance.
Le courage de Frances Kelsey déclenche un séisme dans le monde pharmaceutique.
En octobre 1962, le Congrès adopte les amendements Kefauver-Harris, qui transforment totalement la régulation des médicaments :
– preuves de sécurité et d’efficacité obligatoires
– surveillance renforcée des effets indésirables
– consentement éclairé des patients
– essais cliniques rigoureux
– meilleure protection des femmes enceintes
Kelsey participe à l’écriture et à l’application de ces règles.
Elle deviendra ensuite responsable de la Division des Investigations Scientifiques — surnommée « les flics de Kelsey » pour leur intransigeance.
Un héritage immense
Frances Oldham Kelsey a consacré sa vie à une idée simple :
un médicament n’est jamais “sûr” tant que la science ne l’a pas prouvé.
Retraitée à 90 ans, honorée par la FDA en 2010, décédée en 2015 à 101 ans, elle laisse derrière elle un héritage immense :
– des médicaments mieux contrôlés,
– un public mieux protégé,
– des vies sauvées par millions.
Et tout cela, parce qu’un médecin a su prononcer le mot le plus courageux de sa carrière.
NON.
Un refus qui a sauvé une génération.
Un refus qui a façonné la médecine moderne.
Un refus qui protège encore aujourd’hui chaque personne qui avale un médicament.